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Jacques Barbéri
La promenade du garçon boucher Print

Brusquement. Quelques secondes qui s’emballent.

Un regard furtif à droite, à gauche, et Charles Argus s’était retrouvé prisonnier d’une boucle temporelle.

* * *

Le réveil sonne à six heures. Le bras de Charles Argus se démène sous les draps, émerge, fouette l’air, s’abat sur la machine. La sonnerie cesse, les cauchemars s’étiolent. Les grands parkings silencieux, où s’alignent, tranquilles, suspendues aux esses chromées, les carcasses de bœufs et de porcs, se diluent entre les mailles de la peur.

Charles Argus sait qu’il ne peut rien faire pour enrayer le cours du temps. Les cycles sont indestructibles. Cependant, comme tous les matins, il hésite... Et si je ne me levais pas ? Et si je me dirigeais tranquillement vers l’aéroport ? Et si je sortais nu dans la rue ? Et si... Et si... Et si...

Charles Argus finit par se lever. Déjeune. Sort de l’immeuble. Remonte le col de sa veste en pensant effectuer là un geste cinématographique. Une répétition en quelque sorte, pense-t-il en souriant... A quand la scène définitive ?

En vélomoteur, l’air frais fouettant son visage n’arrive pas à l’éveiller vraiment. Puis la devanture de la boucherie arrache ses paupières. Comble de l’horreur, Charles Argus ne supporte pas la viande rouge, la viande crue.

Lorsque son père lui avait trouvé ce travail, il n’avait pas pu le refuser. Il cherchait une place depuis plusieurs mois déjà, et les serres de la marginalisation commençaient à l’attirer vers les bancs publics et la soupe populaire.

Il s’était dit que pour un certain temps, la viande rouge serait préférable à la misère ; mais ce dont il ne pouvait se douter (qui l’aurait pu ?) arriva. Le dérapage temporel. La boucle sans fin.

Son travail de garçon commissionnaire lui permet, cependant, d’éviter le plus possible la vision de la viande. Il prend son vélomoteur et convoie dans des sacs en matière plastique opaque, les steaks et les lapins dépecés vers leurs destinataires. Tenanciers de restaurant, infirmes ou grabataires.

Mais l’air porte à ses narines les effluves charnelles et, sous le plastique, les formes d’animaux fragmentés se dessinent, éveillant, sur le tapis de ses papilles gustatives, sur la muqueuse nasale et la voûte du palais, l’horrible goût de la viande rouge.

Le temps s’est replié comme ça — Schlak ! — sans rien dire. C’était un jour, une heure, une seconde, et Charles Argus s’est retrouvé prisonnier. Sans issue.

Il transporte toute la journée ses sacs en plastique, rentre chez lui, épuisé, dégoûté, mange, se couche, déambule dans les grands parkings silencieux, entre les carcasses de porcs et de bœufs, en espérant que les crochets ne casseront pas, que la viande ne se déchirera pas, et qu’il ne devra pas poursuivre sa route en piétinant un sol de viande, blanc et rouge, a l’infini. Puis le réveil sonne et il se lève, déjeune, se rend à la boucherie ; là où les sacs animaliers l’attendent. Une boucle parfaite.

Mais une boucle temporelle a forcément un nœud. Et Charles Argus s’y retrouve tous les lundis. Ce matin là, le réveil ne sonne pas, et ses cauchemars se prolongent jusque vers neuf ou dix heures. Le reste de la matinée se passe entre la cuisine et la salle de bain.

Elégamment habillé, rasé de près, parfumé, Charles Argus sort de chez lui vers onze heures et prend l’autobus pour se rendre chez Mademoiselle Fonck. Hélène Fonck est la seule amie, confidente, de Charles Argus. Le seul résultat positif de son travail à la boucherie.

Ils déjeunent ensemble tous les lundis. Jour de congé de Charles Argus. Mademoiselle Fonck ne travaille pas. Plus. Elle a perdu ses jambes sur une voie de chemin de fer. Deux fois par semaine, Charles Argus lui apporte un lapin, un poulet, des cailles. Depuis qu’ils ont lié connaissance par le biais de son travail de commissionnaire, et ayant appris l’aversion d’Argus pour la viande crue et rouge, Mademoiselle Fonck ne commande plus de pièces de bœuf.

Dès leur première rencontre, ils se sont mutuellement ouverts ; et ils connaissent maintenant chacun le passé de l’autre.

Ils mangent tous les lundis ensemble, discutent. Ils font l’amour aussi. Bizarrement, l’un et l’autre n’ont jamais eu d’autres expériences sexuelles. En ce qui la concerne, l’infirmité d’Hélène Fonck en est sûrement la cause ; quand à Charles Argus, prisonnier d’une boucle temporelle, ses relations sexuelles se sont retrouvées figées sur ce nœud du temps. Son unique jour de congé hebdomadaire. Le lundi, avec Hélène Fonck.

Il a vingt ans ; elle, quarante. Elle avait l’âge de son amant lorsque les roues de métal ont broyé ses cuisses. Et Charles Argus ne peut s’empêcher de voir là un autre cycle.

Le temps le traque depuis sa naissance.

* * *

Et si tu venais vivre ici. Avec moi ?

— Tu sais bien que c’est impossible, Hélène. Le temps s’est bloqué. Je n’y peux rien. Personne n’y peut rien.

— C’est idiot ce que tu dis là, Charles. Le temps n’a pas bougé. Tu ne m’aimes pas suffisamment, voilà tout.

— Tu ne peux pas comprendre. Tu ne peux pas comprendre tu es dans l’impossibilité de percevoir les cycles qui me propres.

— Il faut que tu quittes ce travail que tu hais. Il le faut, Charles, tu verras, tout rentrera dans l’ordre après.

— C’est impossible.

— Rien n’est impossible. Il suffit de le vouloir. Essaye pour moi. Une fois, rien qu’une fois. Pour me prouver que tu m’aimes... Tu ne vois donc pas que ce boulot est en train de te rendre dingue ?

* * *

Le guidon du vélomoteur est comme soudé à l’ensemble de la machine. Un programme est inscrit dans la pompe à essence, les roues, la bougie, le pot d’échappement: “Porter un lapin à Madame Berton”. Et la machine obéit. Le corps de Charles Argus obéit. Les articulations de ses doigts sont blanches autour des poignées en caoutchouc. Et soudain, le vélomoteur prend une rue transversale. Le temps, élastique, se distend. Charles Argus vient de modifier la trajectoire normale de cette journée. Je t’aime Hélène, murmure-t-il en prenant la direction de son appartement. Que Dieu me pardonne cet acte insensé.

Il arrive près de chez lui. Des bouffées d’euphorie dessinent un sourire tordu sur son visage. Le temps se distend toujours. Va-t-il vraiment se crever ?

Il range le vélomoteur dans l’entrée de l’immeuble, décroche le sac du guidon et monte en sifflant au deuxième étage. Une euphorie intense l’incite à manifester sa présence.

Il rit, sifflote, chante, percute la rambarde, tambourine sur la porte de son appartement. Le temps craque. Hélène a raison. C’est donc possible... Et la porte mitoyenne s’ouvre.

— Et bien, Monsieur Argus, que vous arrive-t-il ?

Sa voisine apparaît sur le palier ; légèrement vêtue d’une robe de chambre entrouverte, dévoilant la pointe de ses seins, l’amorce de la pilosité pubienne. Charles Argus s’approche d’elle. Il baigne littéralement dans l’euphorie.

— Vous savez, ce dont vous m’avez entretenu l’autre jour, et bien...

* * *

Charlotte Sfax s’affaire dans la salle de bain.

— Chéri, le bain est bientôt prêt.

Mollement étendu sur le lit, nu, Charles Argus contemple les marques de rouge à lèvres disséminées sur son corps.

— Le temps s’est crevé, hurle-t-il en se frappant la poitrine.

— Que dis-tu ?

Il ne répond pas, se lève. Un bon bain, et tout sera définitivement rentré dans l’ordre. Le grand nettoyage du temps.

Son regard croise alors celui de Smouth, le grotesque boxer français de Charlotte Sfax, qui n’a pas cessé de les observer durant leurs ébats amoureux. Smouth s’approche de lui à petits pas. Un grognement quasi imperceptible s’échappe de sa gorge.

— Eh: Que t’arrive-t-il ? Tu es jaloux ? murmure Charles Argus avant de partir d’un éclat de rire nerveux.

Le boxer choisit cet instant pour lui sauter à la gorge.

Charles Argus se retrouve allongé sur le lit, les mains autour du cou de l’animal. Et il serre fort. Très fort. L’euphorie s’est mutée en extase. Il puise sa force dans la trame même du temps. Et les vertèbres craqué.

— Que se passe-t-il, chéri, quel est ce bruit ?

— Rien... rien, j’ai glissé sur le tapis, et je...

— Gros bêta, va !

Charles Argus contemple le corps inerte du boxer. Il le pousse de la main, hébété. Toute excitation a disparue. Il sent ses muscles se relâcher. Ce n’est pas possible, se dit-il, je ne l’ai tout de même pas...

Mais l’évidence est là, et la peur se jette sur Charles Argus telle une harpie. Il prend le corps du chien, tremblant, et se dirige vers le vide-ordure. Il ne faut pas qu’elle voie ça, pense-t-il; je savais bien qu’il était impossible de sortir de cette boucle. Quel Malheur !

L’arrière du corps pénètre facilement dans l’entrée du vide-ordure, mais la tête refuse de passer. Il force. Les os craqué.

— Charles, le bain est prêt, tu viens ?

— J’arrive, un petit instant, je termine ma cigarette.

La tête du chien est maintenant coincée. Charles Argus n’arrive plus à le sortir. Il casse une patte antérieure, l’incline vers la tête, et faisant levier, arrive à décrocher l’animal.

Il est déjà prêt à partir en courant avec le cadavre, inondé de panique, lorsqu’il voit le sac. Il n’a aucune peine à glisser le lapin dans le vide ordure, et au moment même où il lâche le sac contenant la dépouille du chien, Charlotte Sfax pénètre dans la chambre.

— Et bien, que fais-tu ?

— Rien... rien, je viens de penser qu’il faut que je livre ce... lapin avant midi. Je dois y aller, Charlotte.

Elle s’approche de lui en se massant les seins, le sexe.

Il sait, il sent qu’une nouvelle boucle est en train de se former. Son sexe se dresse. Charlotte s’agenouille. Sa langue sort.

Et ils roulent l’un sur l’autre. A pleines mains, à pleines bouches. Ecrasant le sac en matière plastique. Le cadavre de Smouth.

Charles Argus sort de son appartement. Il vient de vomir. De dépecer le chien. Le “lapin” pour madame Berton. Il faut que tout rentre dans l’ordre. Il est impossible de casser cette boucle temporelle. On ne peut que l’enrichir d’autres boucles, s’emprisonner d’avantage. Madame Berton mangera du chien, et il fera croire à Charlotte que Smouth s’est échappé, qu’il l’a aperçu dans le quartier, mais qu’il n’a pas pu l’attraper.

* * *

Et Charles Argus se lève, convoie les sacs en matière plastique au contenu animalier, se couche, rêve de parkings à viande, déjeune tous les lundis avec Hélène Fonck, fait quelquefois (de moins en moins) l’amour avec elle, se vautre régulièrement dans le vice avec Charlotte Sfax, et tue un chien par semaine.

Le temps est incorruptible.



Jacques Barbéri is a French author of more than fifteen novels and numerous short stories. Thrillers, science fiction, fantasy or the fringes of literature — nothing is off limits to his perpetually mutating imagination. He is also a musician (with the group Palo Alto), screenplay writer and translator.

 

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ISSN: 1925-3141